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REPONSES A DES
QUESTIONS...
LES SACREMENTS
SOMMAIRE :
- Qu'est-ce qu'un sacrement ?
- Combien y a-t-il de sacrements ?
- Qui a institué les sacrements ?
- Qui donne les sacrements ?
- Y a-t-il des conditions pour recevoir les sacrements ?
- Un prêtre peut-il refuser de donner un sacrement ?
- Les sacrements sont-ils une aide ou un obstacle pour rencontrer Dieu ?
- Qu'est-ce qu'un chrétien ?
- Qu'est-ce qui caractérise la vie chrétienne ?
- Qu'est-ce que la sainteté ?
- Devenir un saint, n'est-ce pas un peu ringard comme idée ?
- Qu'est-ce que la foi ?
- Y a-t-il des obstacles à la foi ?
- Pourquoi l'Eglise ?
Les informations qui vous sont communiquées, le sont
sous forme de réponses à des questions fréquentes. La plupart du
temps, elles sont brèves et peuvent provoquer de nouvelles
interrogations. Posez-les en nous
adressant un message.
1/ Qu'est-ce qu'un sacrement ?
C'est un acte propre à la religion chrétienne.
Sans avoir ici recours à l'étymologie et à l'histoire, on peut
au moins indiquer qu'un sacrement est un acte qui possède une
forme ritualisée. Il appartient au domaine religieux,
c'est-à-dire à ce qui relie l'homme à Dieu. D'autres religions
mettent en œuvre des actes particuliers, mais ce ne sont pas des
sacrements.
Quelqu'un donne le sacrement et quelqu'un le reçoit : par
exemple, un enfant est baptisé par un prêtre ou une baptisée est
confirmée par l'Evêque. Cet acte n'a de sens que par rapport au
Christ et à l'Eglise. Dans le sacrement, Dieu communique à une
personne déterminée sa propre vie. Ce n'est donc pas le symbole
d'une réalité qui nous dépasserait ni un signe sans autre
rapport avec elle que celui établi par une convention, comme
dans le cas des panneaux du code de la route. Mais cette
communication de la vie divine s'opère dans un signe qui utilise
une réalité créée, comme l'eau ou l'huile par exemple. Dieu
lui-même agit pour l'être humain dans des formes humaines et par
l'Eglise. Ainsi, pour être reçu, le sacrement présuppose de
celui qui le reçoit la foi en l'action réelle de Dieu.
Si quelqu'un confesse que Jésus est le Fils de Dieu fait homme,
il reconnaît qu'en son humanité, le Fils de Dieu a agi au
bénéfice de l'humanité, pour la rejoindre et lui faire partager
sa propre vie divine. L'Eglise qu'il a fondée sur les Apôtres
poursuit cette œuvre à travers les générations par les
sacrements, efficaces en raison de la puissance de l'Esprit
Saint. Ils sont, d'une certaine façon, les gestes mêmes du
Christ qui nous sanctifie, c'est-à-dire nous rend saints comme
Dieu est saint. Ce qui est étonnant, au fond, c'est que Dieu
vienne ainsi en saisissant notre condition humaine,
actuellement, en tenant compte du temps, de l'espace, de notre
réalité incarnée.
On dira qu'un sacrement est un signe sensible et efficace de la
grâce de Dieu : signe, parce qu'il se distingue de ce qu'il
communique pourtant, la grâce elle-même; sensible, parce qu'il
est composé d'une matière appartenant au domaine de la création,
comme le pain et le vin, l'huile ou l'eau; efficace, parce que
Dieu opère réellement par lui.
2/ Combien y a-t-il de sacrements ?
L'Eglise catholique en reconnaît sept, ce qui est une manière de
signifier une plénitude de vie communiquée.
Quels sont-ils ? Le baptême, la confirmation, l'eucharistie, la
réconciliation, le mariage, l'ordre, l'onction des malades.
Le fait de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse ne
constitue pas un sacrement, c'est un acte personnel qui a sa
source dans le baptême et la confirmation. Celui ou celle qui
prononce des vœux (pauvreté, chasteté et obéissance), donne une
forme particulière et exemplaire à ce qui est accompli par le
baptême et la confirmation : la consécration à Dieu,
l'appartenance à Dieu. C'est une réponse à Dieu lui-même par le
don de sa personne à Dieu lui-même, comme le seul qui suffit. La
vie religieuse manifeste ainsi dans l'Eglise le sens le plus
profond de toute vie humaine qui a son origine et son terme en
Dieu.
Ces sept sacrements correspondent au développement de la vie
chrétienne : le premier est le baptême et la confirmation, qui
correspondent à la nouvelle naissance dans l'Esprit Saint. Pour
recevoir les autres sacrements, il est indispensable d'être
baptisé, car ils accompagnent la croissance de la vie reçue au
baptême.
Trois sont reçus une seule fois : le baptême et la confirmation,
l'ordre. On dira qu'ils impriment un caractère, c'est à dire que
leur effet touche et transforme l'être même de la personne. Les
autres peuvent être reçus plusieurs fois, selon des conditions
particulières, comme le mariage, qui suppose la mort d'un des
conjoints, ou le sacrement des malades, qui suppose une
situation de santé gravement menacée. On participe à
l'eucharistie chaque dimanche et l'on a recours à la
réconciliation régulièrement, au moins une fois chaque année.
3/ Qui a institué les sacrements ?
Derrière cette question, s'en cache une autre, plus crue : les
sacrements sont-ils une invention des hommes, ou est-ce le
Christ qui les a institués ?
A dire nettement les choses, le seul sacrement que le Christ ait
institué en l'accomplissant lui-même, c'est l'Eucharistie. Le
baptême et la confirmation, Jésus en fonde la réalité dans
l'ordre de mission qu'il donne aux apôtres après sa
résurrection. Le sacrement de l'ordre naît du choix des Douze
par le Christ et leur établissement en un corps stable qui
reçoit de lui tout pouvoir, même si traditionnellement l'Eglise
l'enracine dans le commandement qui scelle la tradition de
l'Eucharistie : "Vous ferez cela en mémoire de moi".
Mais on ne peut en rester seulement à cette manière de poser la
question. Les apôtres, choisis par le Christ pour l'accompagner
durant sa mission publique et être ainsi formés, reçoivent
nettement de lui pouvoir d'agir comme lui pour accomplir sa
propre mission. Ils ne sont pas des collaborateurs sans
initiative ni des continuateurs qui se saisiraient pour leur
propre compte de l'œuvre du fondateur, même si nous avons du mal
à concevoir les choses en dehors de ces extrêmes.
On a ainsi, il y a deux siècles mais le reproche en sa racine
est plus ancien, caractérisé saint Paul comme le fondateur du
catholicisme, suggérant qu'il avait gauchi l'évangile et que
l'Eglise n'avait que peu à voir avec Jésus -- le vrai Jésus,
bien sûr, celui de l'histoire réelle, par rapport au Christ,
reconstruction par la foi, laquelle s'apparenterait à une
idéalisation, sans doute géniale mais seulement humaine et de
surcroît sujette à caution.
Or, cette rupture introduite entre le Christ et les apôtres ne
correspond pas à ce que nous pouvons saisir dans l'Evangile même
et dans la tradition apostolique. Il serait trop long de
détailler ici les choses. Mais je voudrais simplement indiquer
quelques points qui aident à comprendre la place centrale des
apôtres et de leurs successeurs dans l'accomplissement de la
mission du Fils unique, selon sa volonté délibérée. Que les apôtres soient distincts de Jésus, cela ne fait aucun
doute, de la même manière que Jésus et l'Eglise sont distincts.
Mais leur distinction est portée par une union dont la source
est le don de l'Esprit Saint communiqué par le Christ à la
Pentecôte. Nous rejoignons ici une question plus fondamentale
encore : si Dieu est Dieu, comment est-il possible qu'il puisse
se lier ainsi à l'homme et à l'univers créé ? Quel rapport
pourrait-il entretenir, autre que théorique, avec les réalités
terrestres et matérielles ? A dire vrai, la réponse au "comment"
présente moins de difficulté que celle au "pourquoi" : Pourquoi
Dieu le Père, car dire ici tout bonnement Dieu ne suffit plus,
choisit-il de se faire connaître à sa créature au point
d'accepter d'être nié par elle ? Pourquoi choisit-il de se
révéler en pénétrant réellement l'humanité par l'Incarnation de
son Fils unique ? Pourquoi, ayant créé les univers et l'homme,
veut-il diviniser l'homme et lui communiquer dès à présent
l'Esprit Saint ?
L'institution des Douze apôtres participe très exactement de ce
mystère, tout comme leur succession, les sacrements et
l'existence de l'Eglise. "Comme le Père m'a envoyé, moi aussi,
je vous envoie" : l'expression du Christ pourrait signifier
simplement une analogie entre les deux envois, celui des apôtres
étant semblable à celui du Christ. Mais le "comme" exprime
davantage : l'envoi des Douze est intérieur à celui du Fils et
leur mission ne peut s'accomplir en vérité que dans celle du
Fils. Tout comme Jésus leur indique qu'il les a "établis pour
qu'ils portent du fruit et un fruit qui demeure", ou signifie à
Simon qu'il est "Pierre et [que] sur cette pierre [il bâtira
son] Eglise".
Le commandement nouveau est énoncé d'une manière similaire :
"Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres". Le
"comme" n'introduit pas seulement l'affirmation du modèle,
l'amour fraternel du Fils, que les disciples devraient
reproduire, il indique la source de l'amour mutuel, cet amour du
Christ communiqué dans l'acte même où il l'exerce, pour que les
disciples soient rendus capables de l'accomplir à leur tour.
Pour comprendre la mission des Douze et leur situation par
rapport au Christ, notre point de repère appartient à
l'expérience humaine habituelle : le rapport entre un fondateur
et ses continuateurs est de nature extérieure. Le fondateur peut
espérer que les continuateurs conserveront son esprit, mais le
fondateur disparu, seuls les successeurs agissent et tout dépend
de leur bon vouloir. Or, pour les apôtres, cette réalité humaine
est saisie par l'Esprit Saint : le fondateur est toujours
présent et c'est lui qui ne cesse d'agir non seulement par eux
mais en eux. Par l'Esprit Saint, ils sont introduits constamment
dans la vérité tout entière, celle du Fils unique et de sa
mission. Leur docilité à l'Esprit Saint, actuellement donné, est
garante de la justesse de leur action.
Nous disposons de quelques exemples de cette autorité
apostolique exercée en vue de la mission reçue : le remplacement
de Judas, le premier concile de Jérusalem, l'établissement de
successeurs à la tête des communautés chrétiennes constituées,
même si nous avons du mal à nous représenter avec précision ce
qu'ils étaient. Les choix apostoliques reposent sur la mise en
œuvre de la mission reçue et leur pouvoir spécifique deviendrait
arbitraire et inefficace, s'il était exercé en dehors ou au
mépris de sa nature propre.
La norme de leur action, comme celle de ceux qui deviennent
disciples grâce à leur parole, réside fondamentalement dans la
confession de foi que Jésus de Nazareth est le Messie, reconnu
Seigneur, Fils unique de Dieu, communiquant l'Esprit Saint et
constituant ainsi le peuple des baptisés, fils et filles
adoptifs du Père.
L'une des manières de comprendre les sacrements, qui puisse ne
pas les réduire à un formalisme ou à un ritualisme, consiste à
les relier, dans leur nature et leur efficacité, au mystère de
l'Incarnation du Fils unique qui unit en sa personne et
l'humanité et la divinité, sans confusion ni mélange, maintenant
la distinction dans l'union personnelle. C'est le chemin choisit
par le Père pour conduire ainsi l'humanité à son Créateur, cet
unique chemin qu'est précisément le Christ auquel le baptême
unit.
4/ Qui donne les sacrements ?
Celui qui donne les sacrements, c'est l'Evêque en sa qualité de
successeur des apôtres.
Mais il a des collaborateurs proches que sont les prêtres.
Ceux-ci peuvent conférer ordinairement les sacrements suivants :
baptême, eucharistie, réconciliation, mariage et onction des
malades; avec une délégation particulière de l'Evêque, ils
peuvent aussi confirmer. Seul, l'Evêque ordonne.
Les diacres sont d'autres collaborateurs qui reçoivent le
pouvoir de baptiser et de recevoir le consentement des futurs
époux dans le mariage, de donner ordinairement la communion.
5/Y a-t-il des conditions pour recevoir un sacrement ?
Premièrement, ne peuvent recevoir les sacrements que celles ou
ceux qui ont été baptisés. C'est une condition objective qui
correspond à la nature des sacrements.
Deuxièmement, recevoir un sacrement suppose une disposition
intérieure correspondant à l'acte qui est posé : au minimum, la
foi en l'action réelle de Dieu par les sacrements, même si la
personne ne perçoit pas tout en pleine clarté.
Troisièmement, il existe des conditions objectives particulières
selon les sacrements : le mariage suppose d'abord un homme et
une femme baptisés, sauf dispense; l'ordre est conféré à un
baptisé célibataire, sauf pour le diaconat puisque peuvent être
ordonnés des hommes mariés; l'onction des malades est donnée à
une personne baptisée dont la santé est gravement atteinte.
6/ Un prêtre peut-il refuser de donner un sacrement ?
Si l'une des conditions objectives n'est pas remplie, assurément
: le prêtre ne va pas donner la communion à quelqu'un qui n'est
pas baptisé, pas plus qu'il ne lui donnera l'absolution. Cela
n'a pas de sens, même humainement. Le mariage concerne un homme
et une femme, pas deux hommes ou deux femmes.
Pour le sacrement de la réconciliation, le prêtre ne peut donner
l'absolution que si la personne n'est pas, de manière stable,
dans une situation objective de péché. L'accès à la communion,
qu'il convient de distinguer de la participation à la messe,
suppose aussi certaines conditions objectives, parfois mal
comprises parce que difficiles à vivre.
7/ Les sacrements sont-ils une aide ou un obstacle pour
rencontrer Dieu ?
Certains trouvent assez séduisant l'enseignement de Jésus : on
lui attribue dans ce cas-là bien des valeurs dont il n'a pas
parlé, mais enfin son commandement est assez présent aux esprits
occidentaux. "Aimez-vous les uns les autres" rejoint une
aspiration de nos contemporains, qui oublient cependant et que
cette aspiration a été déposée par l'annonce de l'Evangile et
qu'il possède une seconde partie, essentielle : "Comme je vous
ai aimés".
Le bât blesse, pourrait-on dire, lorsque surgit la présence de
l'Eglise et des sacrements : on ne comprend pas comment il peut
exister un rapport, en plus nécessaire, entre Dieu et ces
réalités que l'on nommerait volontiers bassement humaines ou
trop humaines. Qu'est-ce que Dieu peut avoir de commun avec de
l'eau, de l'huile, du pain, du vin et même une parole humaine
comme dans le mariage et la réconciliation ? N'est-ce pas le
rabaisser ? Beaucoup ne vont pas vraiment jusqu'à cette
formulation, mais ils parlent des sacrements comme de symboles
qui renvoient à une idée, celle de purification ou celle
d'universalité par exemple.
La difficulté, profonde, tient en partie à la conception que
nous nous faisons et de Dieu et de son rapport à l'univers
visible et matériel. Il y a, selon nous, comme une
incompatibilité entre les deux. Nous admettons, à la limite, que
l'être humain puisse reconnaître une puissance qui domine toute
chose et toutes les choses, qu'il puisse, dans un langage imagé,
s'en approcher pour en obtenir aide et protection. Nous
admettons qu'il existe de l'invisible dans le visible et que le
visible ne dit pas le dernier mot de la vie humaine. Notre
conception de l'invisible peine toutefois à y intégrer le
visible et le multiple autrement que sur le mode de
l'abstraction.
Mais, plus audacieux est d'admettre déjà que la matière puisse
être véhicule réel de l'action de Dieu au profit de l'être
humain, que Dieu touche cet être humain-là dans son corps et pas
seulement dans sa tête, ou dans son cœur si l'on veut. Traîne
dans les esprits comme un relent de manichéisme, pour qui la
matière est mauvaise; et si nous l'estimons bonne, ce n'est pas
au point qu'elle puisse accueillir l'action de Dieu.
C'est que le mot Dieu désigne pour nous une réalité abstraite,
qui n'est même pas nécessairement un être, mais une force, un
concept ou une idée. Nous estimons que si Dieu existe, il est
difficile à l'homme d'en dire quelque chose qui tienne vraiment
la route. Et nous n'avons pas complètement tort !
Certains paraissent avoir une idée plus précise encore : après
tout, les religions ne se plairaient-elles pas à nommer de noms
différents la même réalité ? Ces différences, pour consistantes
qu'elles sont, se résorberaient en réalité toutes dans l'unité
d'une idée universelle du divin. Elles font, du coup, injure à
cette universalité et devraient disparaître car elles
représentent par leur archaïsme un obstacle à l'unité de
l'humanité. L'objection est connue, mais sa faiblesse tient en
ce que ce ne sont pas les croyants qu'on interroge : que
disent-ils du Dieu qu'ils adorent ? Nous verrions que les
différences sont substantielles et qu'elles appellent au moins
respect et études.
Or pour les Juifs et pour les Chrétiens, Dieu n'est pas une idée
ou un concept, il est un être personnel, inaccessible mais qui
se fait connaître. La manière dont il se fait connaître déroute
l'être humain, car c'est, en quelque sorte, en prenant à bras le
corps l'humanité qu'il lui apprend qui il est et qui elle est.
Cette révélation tisse l'histoire sur une étonnante trame :
celle d'une alliance proposée et scellée, par Dieu lui-même,
avec un peuple particulier, comble du paradoxe car Dieu se nomme
le Dieu de l'Univers et de tous les peuples. Cette alliance,
d'abord extérieure reçoit une forme intérieure dans laquelle
Dieu annonce qu'il mettra son esprit dans les membres mêmes du
peuple; les images pour traduire cette alliance évolueront ainsi
de l'alliance entre un vassal et son suzerain à l'alliance
conjugale. Mais pour aboutir à une alliance ouverte à tous, et
inimaginable.
Ce qui sépare Juif et Chrétiens, en effet, c'est la personne de
Jésus, reconnu par les chrétiens comme le Messie annoncé par les
Prophètes. L'alliance reçoit une forme nouvelle, inattendue,
déroutante : Jésus de Nazareth se dit Fils de Dieu, et ses
disciples le confessent tel. Ainsi sont unis en une personne
unique, et donc particulière, Dieu et l'homme.
Il n'est pas aisé de reconnaître en cet homme-là, en tout
semblable aux autres, le Fils de Dieu, c'est-à-dire Dieu
lui-même. Selon la formule de saint Paul : "En lui habite
corporellement la plénitude de la divinité." Nous esquissons ici
l'origine des sacrements et de l'Eglise même. En un certain
sens, et toutes proportions respectées, l'Eglise pourrait être
un obstacle à la rencontre avec Dieu, tout comme l'humanité du
Fils de Dieu fait homme peut l'avoir été. Mais, tout bien pesé,
elles sont d'abord, l'une et l'autre, chacune dans son ordre, le
seul lieu où l'être humain, incarné, peut rencontrer réellement
Dieu. Réellement : Dieu, tel qu'il est et se révèle lui-même;
l'homme, tel qu'il est et tel que Dieu le lui révèle; dans une
rencontre qui n'est pas une imagination ou une projection ou une
abstraction.
Par rapport à ce qui était exprimé précédemment, le réalisme de
la foi chrétienne contraint l'être humain à quitter ses
conceptions précisément trop humaines de Dieu, qui oscillent
entre abstraction et matérialisation, mais il le fait,
paradoxalement, en le conduisant dans l'épaisseur de la
condition humaine puisque c'est en elle que Dieu vient pour
attirer à lui l'homme qui ne pourrait le rejoindre par ses
seules dispositions. Dieu procède ainsi précisément parce que
l'homme a été ainsi créé et que c'est à lui que Dieu destine
cette communion.
8/ Qu'est-ce qu'un chrétien ?
C'est une manière de se demander ce que signifie "être
chrétien".
On peut commencer en partant des différentes manières dont
certains définissent le chrétien.
C'est quelqu'un qui pratique, c'est-à-dire participe à la messe
le dimanche. Mais on entend dire souvent, "je suis croyant, mais
pas pratiquant", en sous-entendant que l'on croit sans aller à
la messe. Si vous vous dites cela, demandez-vous alors à quoi
vous croyez : le test est toujours intéressant.
C'est quelqu'un qui croit à certaines valeurs, liées en France à
la religion catholique, comme faire le bien, respecter l'autre,
être tolérant et ouvert, avoir le sens de l'universel. On ajoute
parfois qu'il y a beaucoup de chrétiens qui vont à la messe, et
qui ne vivent pas ces valeurs, alors on préfère vivre les
valeurs plutôt que d'aller à la messe ou sans aller à la messe.
A croire qu'aller à la messe empêcherait de vivre ces valeurs et
que tous ceux qui vont à la messe font le contraire de ce qu'ils
sont sensés devoir faire ! Compliqué, surtout si vous observez qu'il n'y a pas besoin
d'être chrétien pour vouloir faire le bien et l'accomplir
réellement. Des chrétiens disent même, parce qu'ils aiment un
peu se flageller à l'occasion, que les non chrétiens sont plus
exemplaires que les chrétiens. Dur, dur, mes amis, d'être
chrétien dans ces conditions. Mieux vaudrait ne pas l'être :
c'est d'ailleurs parfois ce qui finit par arriver !
Mais, à dire vrai, toutes ces appréciations ont en commun de
ramener les choses à des pratiques (aller à la messe ou faire le bien) et à une comparaison de
pratiques pour apprécier celle qui nous paraît la meilleure. Et
en passant, on juge les uns ou les autres, et on se justifie en
s'estimant du bon côté. On aurait presque envie de demander, ce
qui est fait maintenant : Et Dieu, dans toutes ces
considérations, où est-il donc ?
Alors, une manière de clarifier la question c'est de se rappeler
que, depuis les débuts de l'Eglise, on appelle chrétien
quelqu'un qui est disciple du Christ. Et le Christ est Jésus de
Nazareth, confessé Fils de Dieu fait homme. De cette profession
de foi découle une manière particulière de concevoir et de vivre
la vie humaine. Comme écrit saint Paul : "Ma vie présente dans
la condition humaine, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui
m'a aimé et s'est livré pour moi".
D'un autre point de vue, toute religion met en œuvre d'une
manière particulière la relation de l'homme avec Dieu. Elle est
indissociable d'une pratique qui donne une forme concrète à
cette relation, tout comme la vie conjugale, familiale, amicale
ou professionnelle s'exprime dans des actes particuliers. La
pratique découle de la foi et la nourrit, et pour les chrétiens
elle est liée à l'Eglise, fondée par le Christ.
9/ Qu'est-ce qui caractérise la vie chrétienne ?
Dans sa profondeur, la vie chrétienne se caractérise par un
échange : en prenant notre humanité, le Fils de Dieu nous donne
de partager sa divinité.
Un obstacle empêche fréquemment de descendre à cette profondeur
: l'homme considère sommairement Dieu comme un auxiliaire de ses
propres projets. Finalement, Dieu donnerait à l'homme la force
qui lui manque pour atteindre une sorte d'idéal moral : ce n'est
pas complètement inexact, à condition de bien préciser cet idéal
moral et sa source. Cette compréhension peut constituer une
première étape, si l'on conçoit un véritable idéal moral qui,
déjà, indique que la destinée de l'homme l'oriente au-delà
d'objectifs matériels de bien être.
Mais, un second obstacle surgit, car, actuellement, l'idéal
social ne vise guère une qualité morale des personnes et des
relations, il porte plus sur l'accroissement ou la préservation
de conditions matérielles favorables aux individus, et il
s'accommode fort bien d'arrangements avec l'exigence
d'honnêteté, de vérité, de bien commun requis pour que des
relations humaines soient possibles.
Revenons donc à la profondeur indiquée précédemment. La vie
chrétienne se développe comme une vie dans la foi : nous croyons
que Jésus de Nazareth est le Fils de Dieu, et cette adhésion
libre change la manière de comprendre et de vivre la condition
humaine. Car le Fils unique vient faire connaître le Père et
ouvrir le chemin vers lui en communiquant l'Esprit Saint qui
unit au Fils unique. Le baptême et la confirmation constituent
l'acte de naissance à cette vie proprement divine.
Si nous y réfléchissons, rien n'est plus attristant pour un
homme que de pressentir que Dieu existe et de ne pas le
connaître réellement pour ce qu'il est. Mais nous pourrions
imaginer que cette connaissance nous est donnée sous la modalité
d'une information : notre curiosité serait satisfaite et nous
pourrions retourner à nos affaires. En serions-nous quittes pour
autant ?
En tout cas, ce n'est pas cette modalité qui caractérise la foi
chrétienne. Car le propre de la foi chrétienne est de
communiquer la vie divine, et pas simplement de proposer une
nouvelle manière, plus originale que les autres, d'encadrer le
désir naturel de Dieu, de donner une expression particulière à
la dimension religieuse de l'humanité ou d'exprimer une certaine
manière de relation au divin ou à ce qui dépasse l'être humain.
Cette communication de la vie divine transforme la créature en
fils ou fille adoptif du Père, créateur et sauveur. Dieu sauve
ainsi l'être humain : il restaure la clarté et la justesse de la
relation avec Dieu, obscurcie par ce que nous nommons le péché.
Mais il accomplit davantage : il introduit dans la communion des
personnes divines et donne au baptisé de pouvoir être et agir
comme un fils ou une fille adoptif dans le Fils unique, de
devenir coopérateur de l'œuvre même de Dieu, de se réjouir de
cette union.
Cette réalité, proprement unique, nous est révélée et donnée par
Dieu lui-même. Elle n'est en aucune façon construction de l'être
humain et sa fécondité dépend de Dieu lui-même et de la personne
qui y consent. L'évangile selon saint Matthieu dans les
chapitres 5 à 7 en développe l'étonnant dynamisme : "Ainsi vous
serez parfaits comme votre Père céleste est parfait". Nous
sommes à bonne distance de l'utilisation par l'être humain d'une
force divine capable de l'aider à surmonter les obstacles et à
se forger une stature de héros surhumain.
C'est pourquoi aussi la vie chrétienne est fondamentalement
caractérisée par les sacrements, qui communiquent actuellement
le don de Dieu et permettent la croissance d'une telle vie qui
transfigure déjà la condition humaine en lui donnant son
amplitude maximale : "Tu nous as faits orientés vers Toi, et
notre cœur est sans repos tant qu'il ne demeure en Toi", écrit
saint Augustin dans Les confessions.
10/ Qu'est-ce que la sainteté ?
"Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait". Cette
parole du Christ résonne de manière étrange dans notre
expérience, parce qu'elle est prononcée par le Fils unique du
Père céleste qui nous révèle le Père comme notre propre Père.
Mais de quelle perfection s'agit-il ? A dire vrai, cette
formulation renvoie à celle qui ponctue le livre du Lévitique
dans le premier testament : "Soyez saints, je suis saint," dit
le Seigneur. Perfection et sainteté sont synonymes.
La sainteté désigne d'abord l'être même de Dieu, en ce qu'il a
d'unique et de distinct par rapport à l'être humain. Elle est
opposée au péché et à l'impureté, qui désigne ce qui est
mélangé. Son rayonnement se nomme la gloire de Dieu, et il
aveugle l'être humain qui ne peut le soutenir. Dieu qui se
révèle manifeste à l'être humain qu'il ne se confond avec aucune
des réalités qui le dépassent pourtant et souvent l'effraient.
Ouverte par le baptême et la confirmation, la vie chrétienne
contient en elle le germe de la sainteté divine. Cette sainteté
est communiquée à l'intérieur même de la personne dont la libre
volonté est ainsi habitée par celle même de Dieu. Devenir saint,
c'est proprement consentir à cette volonté et s'y unir dans les
actes les plus simples de la vie humaine, comme Jésus, le Fils
unique fait homme, l'a réalisé dans toute son existence.
Mais peut-on formuler plus précisément de quelle perfection et
de quelle sainteté il s'agit ? Nous avons indiqué qu'elles sont
celles de Dieu. Ce que révèle le Christ Jésus est que Dieu est
amour : la sainteté est donc la perfection de l'amour divin
communiqué à l'humanité.
Etre saint revient à vivre pour sa part selon cet amour, actif,
et donc à aimer comme Dieu aime. Les sacrements unissent la
personne à la source vive de cet amour. La prière tient la
personne dans l'attention à Dieu, notamment par l'écoute,
attentive et gratuite, de la parole de Dieu qui rend visible la
manière de faire du Dieu vivant.
11/ Devenir un saint, n'est-ce pas un peu ringard comme idée ?
Ringard, après tout peut-être. Déraisonnable aussi, démesurément
ambitieux aussi, irréalisable plus sûrement encore. En fait,
cela correspond plutôt à l'ambition la plus haute pour un être
humain, car c'est devenir semblable à Dieu dans l'humilité de la
condition humaine, non pas s'égaler à Dieu avec les forces de sa
fragile nature mais se laisser attirer à lui par lui.
Et, en réalité, ce pourrait bien être ce dont l'humanité a le
plus besoin.
Des savants, elle en a plus qu'il n'en faut, des gens d'action,
elle en dispose tant qu'elle veut, des ingénieux ou des génies,
elle en possède, souvent incompris d'ailleurs, des bienveillants
aussi, des généreux et des artisans de paix. Bref, l'humanité
porte de nombreux êtres qui la grandissent et qui bénéficient à
l'ensemble par leurs qualités. Mais les défis modernes font
désirer qu'ils soient plus nombreux et plus performants. Et
pourquoi pas !
Et des gens affamés de justice et de vérité ? Des êtres humains
libres et doués du sens du bien commun et de la responsabilité ?
Des personnes attentives et fortes pour soutenir autrui dans ce
que l'existence peut comporter de trop lourd ou de trop grand
pour les personnes ? L'humanité en porte déjà, et ce sont eux
qui lui donnent de subsister et de demeurer humaine, plus encore
que les ingénieurs et les techniciens. Qu'il en faille toujours
davantage, cela ne fait aucun doute !
Mais des saints, est-ce bien utile et surtout n'est-ce pas une
illusion ? Avec quelles armes combattre pour le bien et la
vérité ? Avec quelles armes combattre pour vivifier l'espérance
qui donne de tenir alors que les situations paraissent sans
issues ? Avec quelles armes combattre les forces de destruction
et de désunion qui allient mépris de l'autre et de l'union ? Et
surtout, comment rencontrer le Dieu vivant et se tourner vers
lui ?
Ce que l'humanité est devenue et ce qu'elle est aujourd'hui,
elle le doit, et de multiples manières, à la venue du Christ,
et, plus originellement dans l'histoire, au Créateur. Mais, quel
enchevêtrement, apparemment inextricable, d'aspirations à
l'union et au respect de chacun, de compromissions et de
violence, d'enthousiasme et de découragement ! Bien sûr, on peut
se contenter de vouloir tirer son épingle du jeu et se préserver
de trop grandes catastrophes : mais on est parfois sans voix
devant le déchaînement de revendications individuelles qui
méprisent si positivement les autres, comme s'ils n'avaient qu'à
se plier aux désirs inconsidérés de certains. Le plus fort s'en
tirera toujours, n'est-ce pas la loi d'airain de la vie ?
Mais quelle image se renvoie ainsi à lui-même l'être humain ?
Plus prédateur que toutes les espèces vivantes répandues sur
terre, et sur mer, et dans les airs, capable de vouloir pour lui
ce qu'il refuse à son semblable, se croyant tout permis et
renvoyant toujours sur un autre (Dieu, le gouvernement, les lois
économiques, le voisin) la responsabilité de sa propre faute,
agité de convoitises qui le verront crever d'être trop nourri et
trop riche.
Une part de l'humanité se heurte à l'autre pour appeler à plus
de respect d'autrui et de la création, plus de modestie et de
partage, plus d'ambition et de gratuité, plus de joie et de
vérité. Et ces mouvements antagonistes traversent les personnes
elles-même, surprises de se voir si inconséquentes, incertaines
entre leurs aspirations et leurs manières d'agir. Que ferai-je
de ma propre vie ?
"Tu te souviens que nous sommes poussière" dit le psalmiste au
Dieu vivant. Et c'est bien le paradoxe, que Dieu se souvienne de
cela, et que l'homme, lui, l'oublie, et qu'il oublie d'où il est
tiré et pour quelle destination, et qu'en se détournant de son
Créateur, il se retourne contre lui-même en se retournant contre
son semblable. De quelle étrange folie l'être humain a-t-il
besoin d'être libéré pour retrouver d'abord son bon sens !
Cette libération, ce don de liberté correspond à la sainteté.
Quelqu'un vivant de la sainteté de Dieu, s'insère dans l'amour
divin créateur et sauveur, irrigue l'humanité dont il est
membre, coopère à l'action de Dieu qui crée et recrée. Un saint
présente une humanité déjà transfigurée et communique à ses
contemporains quelque chose de la présence même de Dieu aux
êtres humains engagés dans le combat pour leur propre naissance
: car si l'on naît petit d'homme, l'existence donnée et reçue
consiste à le devenir.
Qui, mieux que le Fils de Dieu fait homme, peut apprendre à
l'homme celui qu'il doit devenir ? Et le lui apprenant, il le
lui communique déjà, le lui communiquant, il le lui apprend
davantage.
12/ Qu'est-ce que la foi ?
C'est un don communiqué par Dieu et qui ajuste l'esprit de
l'homme au mystère de Dieu. C'est en effet Dieu qui peut
permettre à l'homme de le connaître : par le don de la foi,
l'Esprit Saint donne d'être accordé à Dieu qui se révèle. Ainsi,
ce qui constitue le point central de la foi chrétienne, croire
que Jésus est le Fils de Dieu est donné à quelqu'un par le Père
lui-même, "qui attire au Fils".
Croire est ainsi un acte infiniment personnel, car c'est bien
une personne déterminée qui dit "Je crois" sans y être
contrainte d'aucune manière. Mais ce n'est pas une œuvre que
l'homme pourrait s'attribuer à lui seul et dont il pourrait par
conséquent tirer quelque orgueil. Elle est en effet
conjointement une œuvre de l'Esprit Saint en la personne.
Notre problème, pour saisir cette réalité, est que nous
concevons très nettement les choses comme suit : si c'est de
l'homme, ce ne peut être de Dieu, et si c'est de Dieu, ce ne
peut être de l'homme. Et même, pour que ce soit vraiment de
l'homme, il est nécessaire que cela soit tiré totalement et
uniquement de son propre fonds, qu'aucun lien d'aucune sorte ne
précède la décision ni ne l'accompagne. Mais, à y regarder de
près, est-ce qu'une telle conception tient la route ?
Car, en ce qui concerne notre existence commune, d'où
pouvons-nous tirer que chacun constitue une totalité absolue ?
De naissance, chacun est redevable à autrui de l'existence même,
de sa personne dans ce qu'elle a de plus singulier, de sa
croissance même. Et un trait caractéristique de notre mode
d'être consiste dans les liens de relations tissés avec d'autres
personnes, par choix ou par obligation.
N'y a-t-il pas une sorte de subterfuge à concevoir la liberté
humaine comme déliée de tout lien, comme indépendante
absolument, comme seule au monde à côté d'autres libertés aussi
isolées ? Cette option, si présente dans la conscience moderne,
ne postule-t-elle pas un refus de tout lien et, pour dire les
choses par le fond, un refus de l'amour qui donne d'être et de
croître ? L'expérience humaine de l'amour ne souligne-t-elle pas
ce paradoxe vital que l'amour ouvre l'espace et qu'il y a de la
joie lorsque l'on permet à l'autre d'être ce qu'il est ? Chacun
est précédé et éveillé par un autre que lui. Et ceux qui ont été
privés de cette bénédiction en portent le poids.
Toute proportion gardée, l'acte de croire s'apparente à cette
expérience fondamentale. Du coup, il apparaît comme l'acte le
plus grand auquel l'homme est appelé, car c'est Dieu lui-même
qui le suscite en orientant ainsi la créature vers son Créateur,
la hissant vers infiniment plus grand qu'elle. C'est pourquoi
Dieu lui-même ne force pas, par des raisons contraignantes ou
des mobiles affectifs, la liberté de sa créature : devant
l'évidence même, toujours la foi supposera un acte de remise de
soi à Dieu parce qu'il est Dieu.
13/ Y a-t-il des obstacles à la foi ?
Indéniablement, oui, et il en a toujours été ainsi depuis
l'élection d'Abraham par Dieu. Il en existe qui sont objectifs,
mais finalement on peut estimer que la véritable question est
posée, dans des conditions culturelles déterminées, à une
personne libre qui reçoit l'annonce de l'Evangile : il est un
acte décisif qui appartient à la personne et qui est posé avec
la grâce de Dieu. Cette rencontre est donc portée par une
réalité qui nous échappe : le don de Dieu et la réponse de la
personne humaine. C'est pourquoi l'Eglise affirme la place
centrale de la conscience personnelle dans l'acte de foi : nul
ne peut être contraint de croire, car ce serait faire violence à
la nature propre de l'acte de foi.
Dans notre culture occidentale, il existe une difficulté
particulière qui renforce ce mystère.
En effet, rares sont ceux qui exposent une compréhension
théologique de notre culture, c'est-à-dire fondée sur la
Révélation réelle de Dieu. On est généralement plus attentif et
déférent à l'égard des sociologues, dont les analyses tiennent
lieu de jugements normatifs, y compris en matière religieuse.
Dans cette perspective, Si l'on fait appel à la foi chrétienne,
c'est à l'intérieur d'une interprétation qui la réduit à un
discours explicatif en la vidant de son contenu de réalité.
Ainsi, on pourra éventuellement considérer la personne du
Christ, mais on l'utilisera alors comme un principe abstrait :
cette figure symbolique, dira-t-on, a constitué une étape dans
l'évolution de l'humanité, car elle lui a permis de découvrir
que Dieu n'avait aucune réalité distincte de celle de l'homme.
L'homme moderne se découvre ainsi divin. Pour en arriver à ce
point, qui pense frapper d'inanité la foi chrétienne, on a
substitué à la réalité de la foi ce que l'intelligence humaine a
reçu de pouvoir en dire : le mystère de l'Incarnation, qui
désigne l'événement de l'incarnation du Fils de Dieu, fournit
une série de concepts (dieu/homme ou homme-Dieu) qui
fonctionnent bien ensemble mais qui sont détachés de l'histoire
et de la personne réelle du Christ.
Le phénomène a été ramassé en une formule connue : "Le
christianisme est la religion de la sortie de la religion".
C'est une manière d'expliquer ou de justifier le caractère
areligieux de notre société née du christianisme. Mais, sans
entrer ici dans le détail d'un débat qui pourrait paraître bien
théorique, on peut noter le mot "christianisme" qui sous entend
une représentation théorique, idéologique ou culturelle
déterminée : mais la foi chrétienne et son contenu réel
peuvent-ils être purement identifiés à une expression
culturelle, forcément précaire, sans compter que le mot désigne
une façon particulière de les comprendre ? Et puis,
qu'entend-t-on par "religion" ?
Notre culture moderne et occidentale est pétrie d'un athéisme
théorique et pratique qui obscurcit l'intelligence et paralyse
l'acte de foi. D'où tire-t-il une telle force ? Cet athéisme
constitue en fait une manière propre de se situer par rapport au
contenu de la Révélation chrétienne, de recevoir l'Evangile et
de le comprendre, de confesser ou de nier l'identité réelle du
Christ Jésus. On pourrait risquer l'affirmation selon laquelle
cet athéisme-là est une affaire de foi , car, de fait, le
phénomène se comprend non seulement à partir du contenu de la
foi chrétienne mais encore à partir de l'option de celui qui le
reçoit.
Mais, et c'est ce qui explique en partie la paralysie de la
liberté humaine, cette deuxième cause est voilée par un discours
qui se donne comme objectif et contraignant : Dieu est une
invention de l'homme fragile et vulnérable. Cette pétition de
principe engendre une sorte d'affaiblissement du sens religieux
et de défiance à l'égard de toute proclamation et de toute
pratique : remarquez ici la suspicion des français à l'égard de
la pratique religieuse des catholiques et leur fascination à
l'égard de celle des musulmans.
Si j'osais, et j'ose : le meilleur service que pourraient rendre
des musulmans aux occidentaux c'est de leur rappeler la
transcendance de Dieu, comme les Juifs pieux le rappellent, plus
discrètement mais plus intimement aussi car le lien de la
religion chrétienne avec eux est intrinsèque . Ce sens de Dieu
et de sa transcendance oblige l'homme dans son existence
entière, et pas simplement dans l'expression, supposée
malheureusement privée, de sa foi. La présence de l'Islam en
France est uniquement traitée sous l'angle sociologique. 0r la
première question quelle pose aux occidentaux est celle de Dieu,
non considéré comme une idée plus ou moins confuse, mais comme
une réalité qui saisit l'existence humaine entière. Et la
seconde question porte sur l'identité de Dieu, tel qu'il est
confessé par le catholicisme.
14/ Pourquoi l'Eglise ?
C'est une bonne question ! Elle naît d'une sorte de conviction :
Jésus, d'accord, mais l'Eglise, est-ce bien nécessaire ? A
propos, par quel biais avez-vous entendu parler de Jésus, vous ?
Mais, admettons : Pourquoi l'Eglise ? Allez, sans ambages : en
raison du réalisme de la foi chrétienne et de la vérité de ce
qu'elle accomplit. Une autre question peut aider à éclairer la
difficulté : Qu'est-ce que l'Eglise ? Et même, mais elle indique
une solution : Qui est l'Eglise ?
La manière spontanée d'identifier l'Eglise, c'est de parler du
bâtiment que l'on nomme une église. Cela conduit à se demander
pourquoi un tel bâtiment porte ce nom : parce qu'il est le lieu
où se rassemble l'Eglise, pour la prière et la célébration des
sacrements. Ayant dit cela, on peut apprendre que le mot Eglise
reprend un mot grec, ecclèsia, signifiant convoqué, lequel mot
transcrit le mot hébreu qahal qui signifie le peuple convoqué
par Dieu et constitué en une assemblée qui écoute sa Parole.
Mais, pour beaucoup de baptisés, l'Eglise se confond avec les
Evêques et les prêtres. Il n'est pas rare d'entendre dire :
L'Eglise n'est pas comme elle devrait être [et d'ailleurs elle
n'est jamais comme il faudrait]. La difficulté engendrée par une
telle formulation est que le baptisé qui parle semble ne pas
voir qu'il appartient à l'Eglise et qu'on ne peut la réduire à
ceux qui ont la charge de la conduire au nom du Christ.
Cette déficience occulte en fait une réalité fondamentale :
l'Eglise, comme peuple des baptisés, est une communion de fait,
qui instaure une solidarité dans la charité. Tous sont
solidaires les uns des autres, il n'existe pas, d'un côté, les
bons et, de l'autre, les médiocres, les premiers montrant du
doigt les seconds comme s'ils n'étaient pas des leurs.
On peut cependant considérer l'Eglise comme l'on considère une
institution humaine : elle en a les caractéristiques, avec des
membres, une organisation, une raison sociale, des règles. Les
sociologues peuvent ainsi conduire un certain nombre
d'observations et les comparer avec des observations concernant
d'autres institutions, mettant en évidence ressemblances et
dissemblances. Ce fut, du reste, à l'époque moderne, la manière
dont l'Eglise elle-même s'est conçue par analogie avec la
société civile. Elle était aussi une société, mais plus parfaite
en raison de sa fondation divine. Cette conception, qui peut
avoir sa légitimité, a toutefois induit une vision juridique de
l'institution ecclésiale : la codification des relations,
internes et externes, a tenu lieu, jusqu'à une époque récente,
d'instrument pour comprendre l'Eglise.
Cette observation ne signifie pas que le droit ecclésial
représenterait la survivance d'une situation révolue ou
déviante, car il a une portée pastorale et inscrit dans l'Eglise
elle-même l'exigence de justice qui régule les relations et
permet à chacun de pouvoir être ce qu'il est selon l'Evangile.
Mais ce code n'est en aucune manière premier : l'identité de
l'Eglise lui est antérieure et le dépasse.
Des images bibliques permettent d'entrevoir cette identité.
Elles sont diverses et désignent des aspects distincts, mais
elles doivent être utilisées les unes avec les autres. Autrement
dit, aucune ne dit à elle seule qui est l'Eglise mais toutes
ensemble permettent de percevoir ce visage unique dans
l'histoire de l'humanité, un visage sur lequel resplendit la
lumière des nations, le Christ. Elle est "peuple de Dieu",
"corps du Christ", "temple de l'Esprit Saint", "vigne du
Seigneur", "épouse du Christ". L'usage des images indique que
l'Eglise est un mystère, au sens où l'on parle du Mystère de
Dieu.,
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